Quel rôle jouera la technologie dans le bureau du futur?

Avant la pandémie, réalisions-nous l’importance de la technologie au bureau? Comme le souligne Annie Bergeron, Directrice de la conception et associée principale chez Gensler, la crise des derniers mois nous a permis de constater comment la technologie peut faire évoluer notre façon de travailler, au point d’être maintenant indispensable dans notre quotidien.

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La spontanéité et l’agilité au coeur des technologies de collaboration

Alors que le monde vient tout juste de souligner le premier anniversaire de la pandémie, Annie Bergeron se questionne sur les éléments qui, 12 mois plus tard, ne peuvent être répliqués dans le confort de son logis. Maintenant que les entreprises autour de la planète ont pu s’adapter à cette nouvelle réalité et que le travail de la maison est devenu la norme, quels sont les éléments dont les invités de l’émission s’ennuient le plus du bureau traditionnel?

Carlo Ratti n’hésite pas avec sa réponse: “l’espace physique me manque beaucoup, puisque c’est un lieu propice au phénomène de serendipity, lorsque nous rencontrons des gens par heureux hasard”. Après tout, depuis un an déjà, nos trains de vie quotidiens sont paramétrés par Zoom, Microsoft Teams ou tout autre logiciel similaire. Selon Carlo, tout est planifié d’une façon très rigide, laissant peu de place à la spontanéité et ses bienfaits.

Mais Françoise Lavertu croit plutôt que les plateformes de collaboration comme Zoom peuvent procurer rapidité et agilité à une organisation. Lorsqu’elle travaillait chez Tesla comme Directrice générale, ce logiciel était perçu comme étant un outil essentiel à la performance organisationnelle – bien plus qu’un bureau physique. À l’époque, la vitalité était nécessaire au bon fonctionnement de l’entreprise, qui était en croissance fulgurante: on ne pouvait se permettre de prendre le temps de réserver des salles de rencontre et d’attendre après un Vice-Président et son calendrier chargé. Lorsqu’il était nécessaire de se regrouper pour résoudre un problème, plusieurs personnes issues de différentes fonctions se rencontraient dans les couloirs ou même dans des sites aléatoires comme des aéroports. Il fallait constamment agir vite: Zoom s’offrait donc comme une solution idéale à ce besoin de rapidité et d’efficacité. Cette façon de faire étant ancrée solidement dans la culture d’entreprise, la technologie de collaboration permettait – et permet toujours – une grande spontanéité.

Sylvain Fortier abonde également en ce sens: à ses yeux, la crise nous a amenés à être spontanés et à revoir la façon dont nous coexistons et organisons les équipes. Chez Ivanhoé Cambridge, des équipes transversales ont été créées, permettant à des employés de différentes géographies et générations de converger vers de mêmes objectifs, ensemble. Cette expérience de défaire et refaire la façon de travailler et d’interagir avec ses pairs est, selon lui, un exercice intéressant qu’il serait bon de maintenir lorsque nous serons appelés à retourner dans l’espace physique.

Les immeubles intelligents: l’avenir des espaces physiques?

Texas Tower, Houston, United States

Le concept d’immeuble intelligent gagne en popularité depuis quelques années, et l’arrivée de la pandémie semble avoir fait augmenter le niveau d’intérêt envers ce type d’immeuble – tout en définissant les nouvelles priorités qu’auront les locataires envers ceux-ci.

Alors que certains parlent d’électricité sans fil, de zones de débarquement réservées aux voitures autonomes ou encore au déploiement de drones, Sylvain Fortier croit plutôt que l’innovation technologique sera concentrée autour de l’optimisation des facteurs de confort tels que le contrôle de la température, la purification d’air ou encore la présence de lumière naturelle. Françoise soutient ce point: au cours de sa carrière, elle n’a jamais vu un espace de travail qui fut en mesure de combler tous ces facteurs de confort de manière optimale. Plus encore, elle estime que la pandémie a permis à plusieurs de réaliser comment la productivité peut augmenter à la maison lorsque nous avons accès à des plantes, de la bonne lumière et une bonne température: des éléments qui seront sans doute demandés par les employés lors du retour au bureau.

Elle enchaîne avec une anecdote issue de son passage chez Tesla: à l’époque, le CEO était particulièrement sensible à la température, au point où des réunions se voyaient interrompues au bout de cinq minutes s’il faisait trop chaud dans la salle. La présence d’une technologie intelligente pouvant modérer la température de la pièce en fonction du nombre de personnes et de la durée de la rencontre aurait pu éviter bien des maux.

C’est justement une technologie de ce genre que Carlo Ratti a développé avec son agence. Son concept de fenêtre intelligente met en place un système composé de capteurs qui analysent la température, la qualité de l’air à l’intérieur comme à l’extérieur, le nombre de personnes dans le bâtiment ainsi que la quantité de CO2. En fonction de ces facteurs, la fenêtre change d’interface et ajuste la quantité d’air frais à faire rentrer à l’intérieur du bâtiment.

Pouvons-nous rénover des édifices en immeubles intelligents?

Selon Carlo Ratti, il est tout à fait possible de transformer un édifice existant en immeuble intelligent. Règle générale, lorsqu’un bâtiment se fait rénover, le système de ventilation et de traitement de l’air sera revu et changé. Nous pouvons ainsi facilement passer d’un système centralisé à décentralisé, qui par ailleurs permet de gagner beaucoup plus d’espace physique.

Il est important de noter comment un système décentralisé est une option beaucoup plus verte que le traditionnel système de ventilation centralisé. En effet, ce dernier consomme beaucoup d’énergie et ce même s’il n’y a personne au bureau. Les fenêtres intelligentes offrent pour leur part un système qui permet de mieux répondre aux conditions locales, comme par exemple le nombre de personnes se trouvant dans une pièce. Les technologies intelligentes peuvent ainsi mieux transformer le monde de l’artificiel – dans ce cas-ci, le bâtiment – en une version semblable au monde naturel.

Sylvain ajoute d’ailleurs qu’il s’attend à voir dans un futur rapproché une augmentation du nombre de locataires demandant des édifices éco responsables pour leur organisation. Selon lui, les immeubles devront s’ajuster pour pouvoir gagner des locataires qui, à leur tour, devront convaincre des employés de revenir travailler au bureau physique – et d’y rester.

L’implantation de technologies intelligentes pourrait même être un incitatif pour attirer les gens au bureau, selon Françoise. De plus en plus, nous voyons des générations qui sont déterminées à travailler pour des entreprises qui ont de bonnes valeurs, et l’expérience de l’espace physique devient en quelque sorte une expression de ces dernières. L’adoption de technologies intelligentes pour rendre le bâtiment plus éco responsable, par exemple, saura certainement avoir un impact positif sur les employés, en autant que cette adoption soit alignée avec les valeurs fondamentales de la marque: la cohésion devra passer avant tout.

Un monde en transition: la viabilité du modèle de travail hybride

T3 RiNo, Denver, Colorado, United States

La présence de technologie et de logiciels de collaboration nous a permis de réaliser qu’il était facile de travailler de la maison et de demeurer productif. Alors que le monde commence peu à peu à rouvrir et permettre un retour graduel au bureau, les organisations devront faire attention à la gestion des équipes présentes au bureau versus celles à la maison. Certaines compagnies semblent déjà avoir commencé à adopter un modèle de travail hybride, alors que quelques employés volontaires reviennent graduellement au bureau. Françoise émet une mise en garde par rapport à ce modèle de travail, puisqu’il pourrait porter atteinte au développement des employés. Comment peut-on s’assurer que tout le monde puisse avoir accès aux mêmes opportunités si une partie de l’équipe se trouve à la maison, et l’autre au bureau avec le patron? Cet enjeu est bien réel et les leaders d’entreprise devront certainement adresser celui-ci dans les mois à venir.

Sylvain abonde dans le même sens. Est-ce que le modèle de travail hybride sera viable? N’allons-nous pas isoler des joueurs dans une rencontre si certains sont à l’écran et d’autres autour de la même table? Ce genre de situation lui est arrivé à quelques reprises par le passé, lui qui interagit fréquemment avec des collègues basés à Paris, Sao Paulo ou encore Shanghai. Ces derniers lui ont souvent mentionné qu’ils ne se sentaient pas aussi proches de l’équipe que ceux qui étaient physiquement présents dans les rencontres. D’autres évoquaient également le manque d’opportunités de rencontres à l’improviste, qui permettent de renforcer les liens avec ses pairs. Selon Sylvain, il faudra faire preuve de prudence avec le modèle de travail hybride: les organisations devront prendre rapidement note de ce qui fonctionne moins bien et ajuster le tir rapidement.

Une entreprise adoptant un modèle de travail hybride devra également prendre en compte les divers besoins techniques de ses équipes. Comme le mentionne Carlo Ratti, le secteur de l’architecture et du design demande une grande collaboration entre les joueurs puisqu’ils doivent dessiner ensemble des concepts tout en partageant des données en temps réel. Ce type d’activité se prête moins bien aux technologies de collaboration – même si Zoom offre un outil utile permettant à une équipe de dessiner ensemble et de partager des esquisses. Le modèle de travail hybride deviendra complexe et il faudra sagement réfléchir à des interfaces qui permettront aux employés de créer ensemble.

À quoi ressemblera le bureau du futur?

Place Ville Marie, Montréal, Québec, Canada

À la lumière de toutes ces informations sur les technologies d’aujourd’hui et celles de demain, Annie Bergeron soulève une question cruciale: à quoi ressembleront les espaces de travail dans 10 ans, 20 ans, voire 100 ans?

Ayant travaillé au sein de plusieurs entreprises focalisant sur l’énergie renouvelable, Françoise croit que les compagnies de ce monde ont – et auront –  de plus en plus de pression quant à leur réponse aux changements climatiques. Les générations futures ont à cœur la santé de la planète, et elles s’attendront à ce que leur employeur adopte des façons de faire éthiques et éco-responsables. Une approche renouvelable ne sera donc plus un nice to have, mais bien un essentiel corporatif. La pandémie nous a rendu plus sensibles sur les problèmes globaux et les délais urgents devant nous: il sera ainsi impératif pour les entreprises du futur de reconnaître leur responsabilité envers les changements climatiques, mais surtout d’adopter des solutions et un espace physique misant sur l’énergie renouvelable.

D’un point de vue investisseur, Sylvain souligne que la relation entre propriétaires et locataires risque de grandement évoluer dans les prochaines décennies. Historiquement et de façon générale, les investisseurs ont toujours aimé l’idée d’avoir des locataires connaissant exactement leurs besoins en termes d’espace physique pour les 10 prochaines années. Lui et son équipe priorisaient ainsi des locataires établis et traditionnels pouvant signer avec confiance des baux sur 10 ou 15 ans – des banques, cabinets d’avocats, cabinets comptables – au détriment de jeunes entreprises en très forte croissance. Sylvain croit donc que les investisseurs devront changer leur façon de faire, en simplifiant leurs produits et en amenant des usages mixtes. Pour y arriver, il sera important de comprendre le comportement humain et les bénéfices recherchés par les locataires au lieu d’imposer simplement les différents produits offerts par le propriétaire.

Carlo Ratti, quant à lui, croit qu’il y aura certainement beaucoup de nouvelles technologies dans le bureau du futur, quoiqu’il est difficile de pouvoir prévoir ce qu’elles seront. De nouvelles idées et de nouveaux concepts arrivent tous les jours, et nous ne pouvons savoir comment nos besoins évolueront dans le temps – ou si des facteurs externes comme une pandémie nous amèneront à revoir une fois de plus nos façons de faire. En bout de ligne, il ne faudra pas s’attarder aux nouvelles technologies, mais plutôt à ce qu’on voudra en faire.

Malgré tout, il est convaincu d’une chose: dans 10 ans, 20 ans et 100 ans, les gens iront encore au bureau pour se rencontrer, pour bâtir des relations humaines et échanger de vive voix. Même si de nouvelles technologies seront certainement implantées dans les espaces de travail modernes, l’humain voudra toujours être avec ses pairs et socialiser: parce qu’ensemble, nous sommes plus que chacun individuellement.

Des logiciels de collaboration aux capteurs intelligents pouvant contrôler des facteurs de confort, la technologie jouera certainement un grand rôle au sein du bureau du futur. Les investisseurs comme les entreprises devront dès maintenant prévoir le retour graduel des employés, et voir comment l’innovation technologique pourra optimiser l’espace de travail. Comme il a été discuté lors du premier épisode de la série “Est-ce que le bureau vous manque?”, les employés auront de nouvelles attentes par rapport à leur bureau et leur employeur, et il sera impératif d’adopter des technologies qui répondront à ces attentes afin de retenir le meilleur talent à long terme.


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